Sainte Wilgeforte

« Adorant Vénus nourricier, qu’il soit femelle ou qu’il soit mâle,
à l’instar de la nourricière lumière des nuits. »

(Laevius, 1er siècle av. J.-C., cité par Macrobe dans Les Saturnales, III, 8)

«  Car je suis la première et la dernière.
Je suis l’honorée et la méprisée
Je suis la prostituée et la sainte
Je suis l’épouse et la vierge.
Je suis la mère et la fille.
Je suis les membres de ma mère.
Je suis la stérile, et nombreux sont mes fils
Je suis la magnifiquement mariée et la célibataire.
Je suis l’accoucheuse et celle qui n’a pas procréé
Je suis la consolation des douleurs de l’enfantement
Je suis l’épousée et l’époux, et c’est mon mari qui m’a engendrée.
Je suis la mère de mon père
Je suis la sœur de mon mari et il est mon rejeton.
Ayez du respect pour moi.
Je suis la scandaleuse et la magnifique. »

(extrait d’une collection de papyrus découverts à Nag’Hammâdi – Haute Égypte, traduits en copte au IIIe ou IVe siècle, probablement d’après des textes en grec ancien datent du IIe au IIIe siècle ; l’un de ces textes gnostique donne la parole à une voix féminine qui se nomme elle-même : ‘’Tonnerre : Esprit parfait’’.)
Sérigraphie 2 couleurs – 2020
Notice pour le Brouillon pour une encyclopédie féministe des mythes publié aux Éditions iXe à la fin du mois de mars 2023.

Wilgeforte est une sainte légendaire de la tradition catholique dont le culte se développe à partir du 14e siècle. Entrée dans le martyrologe romain en 1583, elle était célébrée le 20 juillet avant que son nom ne soit retiré du calendrier liturgique en 1969.
Récits et représentations dépeignent Sainte Wilgeforte sous les traits d’une vierge barbue et crucifiée, deux caractéristiques considérées comme essentiellement masculines. Ses origines et sa vie varient selon les récits, dont il existe de multiples versions en Europe. Selon toutes ces versions, l’apparition de sa barbe est le résultat de ses prières pour échapper à différentes violences sexuelles : un viol collectif, un mariage forcé ou encore l’inceste de son père. Elle devient ainsi celle que l’on invoque pour se libérer de peines et de dangers, et entre autres choses, d’un époux. Selon les langues, ses différents noms et surnoms sont Wilgefortis, Débarras, Uncumber, Ontcommer, Kümmermis, mais aussi Livrade, Libérate, Liberada.
On admet aujourd’hui que Sainte Wilgeforte n’a pas existé. On lit souvent que son histoire serait née d’un quiproquo, d’une erreur d’interprétation à la suite de la diffusion au Nord-Ouest de l’Europe, au 14e siècle, de copies du Volto Santo (Sainte Face) de la cathédrale Saint-Martin de Lucques, un crucifix byzantin très populaire au Moyen-Âge. Habitué·es depuis des siècles à voir un Jésus crucifié quasi nu, les chrétien·nes auraient vu en un Jésus crucifié ‘’en robe’’, c’est-à-dire habillé d’une longue tunique serrée à la taille, l’image miraculeuse d’une femme barbue et crucifiée. Cependant cette façon un peu expéditive de considérer la création de cette figure ne fait pas l’unanimité.

MaryAnge Tibot dans Étude sur Sainte Wilgeforte et son culte en Flandre et en Normandie réfute franchement l’hypothèse de l’erreur d’interprétation. Elle rappelle tout d’abord que les représentations du Christ habillé n’étaient pas exceptionnelles, que les chrétiennes savaient reconnaître un Christ en tunique, et que les cultes de Sainte Wilgeforte et celui du ‘’Christ habillé’’ sont attestés en parallèle au Moyen-Âge tardif dans les mêmes régions. L’autrice fait alors la supposition que Sainte Wilgeforte est plutôt l’héritière de croyances et divinités préchrétiennes, en particulier les déesses-mères païennes à l’aspect et aux caractéristiques souvent androgynes, entités créatrices du monde et porteuses de vie et de mort. ‘’Les premiers chrétiens baignent dans une culture dans laquelle l’androgynie comme Être Primordial était légitime et naturelle’’ rappelle Tibot. Avant la structuration du dogme chrétien, lors des premiers siècles ap. J.-C., on retrouve aussi des traditions et croyances intégrant de nombreux principes androgynes. Certains évangiles apocryphes évoquent ainsi un Adam et Ève soudé·es en un être que Dieu sépare à la hache et des écrits gnostiques traitent de la notion de Saint-Esprit comme étant féminine. Les croyances hérétiques et gnostiques du début du christianisme ont persisté pendant des siècles, avant une recrudescence à partir du 12e siècle : Sainte Wilgeforte en serait l’une des incarnations.

L’ouvrage The Female Crucifix, Images of St. Wilgefortis Since the Middle Ages de Ilse E. Friesen complexifie largement l’hypothèse contemporaine d’une mésinterprétation face à un Christ en tunique pris pour une femme à barbe, en analysant les rapports au genre propres au Moyen-Âge et leur symbolique. L’autrice souligne les nombreuses et volontaires ambiguïtés qui traversent l’iconographie religieuse et la pratique spirituelle pour montrer que les figures chrétiennes n’ont pas toujours été genrées de façon aussi binaire qu’aujourd’hui. Les représentations de Wilgeforte peuvent être rapprochées autant de l’idéal mystique d’’’imitation’’ voire du ‘’devenir Christ’’ auquel tendaient les femmes mystiques, que des représentations diffusées au cours des siècles d’un Christ androgyne, voire maternel et nourricier. L’indétermination du genre de la sainte, loin d’être troublante ou particulièrement exceptionnelle, est également perçue comme inspirante. La barbe n’est pas (qu’)une barrière de laideur contre une union non consentie, c’est aussi un cadeau divin : la sainte face christique.
Sainte Wilgeforte était une sainte proche des femmes en détresse. Son culte était avant tout une pratique populaire, son adoration était vaste. Sainte réconfortante et consolatrice, elle a concurrencé dans plusieurs régions d’Europe la Vierge Marie avec laquelle son culte s’est parfois confondu. Sa popularité décroît à partir du 19e siècle sous l’influence de l’Église qui lui préfère des saint·es plus traditionnel·les et finit par supprimer son culte.
L’esprit de Sainte Wilgeforte ne s’est pas pour autant éteint. Bien que largement oubliée, un travail de redécouverte de la figure de Wilgeforte est à l’œuvre, notamment dans la perspective d’une (ré)écritude queer de l’Histoire de l’Art, qui ouvre les possibles et peut nous permettre de voir en Wilgeforte une figure de la fluidité de genre, du travestissement et du refus de l’hétérosexualité.

  • FRIESEN Ilse E., The Female Crucifix, Images of St. Wilgefortis Since the Middle Ages, Waterloo, Wilfrid Laurier University Press, 2001.
  • TIBOT MaryAnge, Étude sur Sainte Wilgeforte et son culte en Flandre et en Normandie, Sepaize, Septera Éditions, 2009.